Les textes fondateurs n’ont rien d’anodin. L’article 99 de la Charte des Nations Unies, souvent relégué au second plan, place pourtant le Secrétaire général dans une position singulière : il lui donne les moyens d’alerter le Conseil de sécurité dès qu’un trouble à la paix mondiale pointe à l’horizon. Peu actionné, ce levier diplomatique n’en demeure pas moins d’une portée remarquable pour traiter les crises avant qu’elles ne dérapent.
Rares sont les occasions où ce pouvoir est mobilisé. Mais chaque fois, il met en lumière une question de fond : comment l’ONU équilibre-t-elle l’autorité de ses organes avec la nécessité d’une réaction rapide face aux conflits ? Les débats qui accompagnent l’usage de l’article 99 révèlent les tiraillements entre la souveraineté des États et la volonté d’agir collectivement, tout en illustrant les limites d’une diplomatie à plusieurs voix.
Définition et portée de l’article 99 de la Charte des Nations Unies
Présent dès la création de l’ONU, l’article 99 autorise le Secrétaire général à alerter le Conseil de sécurité si une situation menace la stabilité internationale. Cette capacité, rarement utilisée, reste un pilier du dispositif diplomatique onusien.
Un outil juridique et politique
En pratique, l’article 99 devient une arme à double tranchant : il donne au Secrétaire général la possibilité d’intervenir directement, sans attendre la sollicitation des membres, et d’assumer la charge de gardien de la paix. Ce mécanisme, loin d’être décoratif, permet notamment de :
- Identifier les signaux faibles d’une crise avant qu’elle ne dégénère.
- Fédérer rapidement les membres du Conseil autour d’une urgence qui ne peut attendre.
- Favoriser les actions préventives pour limiter l’embrasement d’un conflit à grande échelle.
Exemples d’invocation
Quelques Secrétaires généraux ont fait usage de cette prérogative pour tirer la sonnette d’alarme lors de moments critiques :
- Dag Hammarskjöld a utilisé l’article 99 durant la crise du Congo en 1960, alors que le pays s’enfonçait dans le chaos après l’indépendance.
- Javier Pérez de Cuellar s’en est servi pendant la guerre Iran-Irak pour tenter d’éviter l’enlisement.
- António Guterres a, plus récemment, alerté sur la situation humanitaire à Gaza, soulignant l’effondrement du système d’aide.
La portée réelle de cet article dépend surtout de la liberté d’analyse et d’action du Secrétaire général, qui doit parfois s’affranchir des intérêts nationaux pour agir selon ce qu’il estime être l’intérêt collectif.
Historique et premières utilisations de l’article 99
Le premier à avoir actionné ce dispositif fut Trygve Halvdan Lie, dans le contexte explosif de la guerre froide. Face aux tensions grandissantes en Europe de l’Est, il n’a pas hésité à saisir le Conseil de sécurité pour attirer l’attention sur les risques de déflagration.
Plus tard, Dag Hammarskjöld s’est illustré par son recours à l’article 99 lors de la crise du Congo, une période charnière pour le continent africain secoué par les soubresauts de la décolonisation. Il a ainsi montré que cet outil pouvait servir de rempart contre l’escalade de la violence.
| Secrétaire général | Contexte | Utilisation de l’article 99 |
|---|---|---|
| Trygve Halvdan Lie | Guerre froide | Alerte sur les tensions en Europe de l’Est |
| Dag Hammarskjöld | Crise du Congo | Gestion des violences post-coloniales |
Lorsque Javier Pérez de Cuellar prend la parole au nom de l’ONU pendant la guerre Iran-Irak, il s’appuie lui aussi sur l’article 99 pour forcer le débat et encourager une résolution pacifique. Il rappelle ainsi que ce pouvoir n’est pas réservé aux cas d’extrême urgence, mais qu’il peut s’avérer utile dans la durée.
En 1992, Boutros Boutros-Ghali va plus loin : il inscrit l’article 99 au cœur de son Agenda pour la paix, plaidant pour des réformes afin de rendre l’ONU plus réactive et mieux armée face aux nouvelles menaces. Cette prise de position souligne le besoin permanent d’outils efficaces pour anticiper et désamorcer les conflits.
À travers ces épisodes, l’article 99 s’est imposé comme un filet de sécurité, prêt à être déclenché lorsque la stabilité du monde vacille.
Enjeux contemporains et débats autour de l’article 99
Récemment, António Guterres s’est saisi de cet article pour mettre en lumière l’urgence humanitaire à Gaza. Ce geste, inédit sous son mandat, vise à interpeller le Conseil de sécurité sur la gravité de la situation. Il s’est vu épaulé par Tedros Ghebreyesus de l’OMS et Josep Borrell pour l’Union européenne, témoignant d’un consensus international sur la nécessité d’agir.
Mais l’initiative n’a pas fait l’unanimité : Eli Cohen, ministre israélien des Affaires étrangères, a dénoncé cette démarche, l’interprétant comme une prise de position favorable au Hamas. Israël redoute que l’utilisation de l’article 99 ne serve de caution à une organisation qu’il considère comme un groupe terroriste.
Les réactions en chaîne montrent combien la moindre invocation de cet article ravive les fractures géopolitiques. Par exemple, le courrier adressé par Guterres à José Javier de la Gasca Lopez Dominguez, ambassadeur du Mexique, détaille les raisons de cette alerte et plaide pour une intervention humanitaire rapide afin d’éviter une tragédie d’ampleur.
Ces débats reflètent la difficulté à manier l’article 99 sans attiser les tensions. Il reste un outil à manier avec prudence, capable de changer la donne, mais aussi d’exacerber les divisions.
Perspectives d’avenir et recommandations pour l’utilisation de l’article 99
À l’avenir, l’activation de cet article exige une attention particulière. Plusieurs pistes se dessinent pour une mise en œuvre plus efficace :
- Redonner des moyens à l’UNRWA : l’agence onusienne dévouée aux réfugiés palestiniens a payé un lourd tribut à Gaza, perdant plus de 130 membres. Pour répondre à l’ampleur des besoins, ses ressources et sa logistique doivent être renforcées.
- Coordonner les efforts avec la FINUL : présente sur la frontière israélo-libanaise, la Force intérimaire de l’ONU joue un rôle stabilisateur. Un dialogue renforcé entre les différentes agences pourrait limiter les risques d’embrasement régional.
Recommandations stratégiques
Pour tirer le meilleur parti de l’article 99, il convient d’adopter plusieurs principes :
- Assurer une information claire : le Secrétaire général doit exposer ouvertement ses motivations et les démarches entreprises lorsqu’il utilise ce levier.
- Favoriser un dialogue ouvert : intensifier les échanges au sein du Conseil de sécurité et avec les acteurs locaux afin d’éviter les malentendus et toute suspicion de parti pris.
- Mettre en place un suivi rigoureux : chaque intervention initiée sous l’égide de l’article 99 doit être évaluée pour en mesurer l’efficacité et adapter les stratégies futures.
Les crises actuelles, à l’image de celle qui secoue Gaza, rappellent que la gestion des alertes et la prévention des catastrophes nécessitent des mécanismes solides et une coopération sans faille. L’ONU, par la voix de son Secrétaire général, reste l’un des rares remparts face aux dérapages du monde. Reste à savoir si l’article 99 sera, demain, un déclencheur de paix ou un symbole de l’impuissance collective.

